"Accepter de supporter indéfiniment le poids d’un crime qu’on n'a pas commis, porter injustement le qualificatif de « criminel de génocide » sans clamer son innocence est une entorse à la recherche de la vérité"

 
 

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Hommages à l'ami Charles Nkurunziza. In Memoriam: "nous courrions, l'autre tirait"

 

Charles Nkurunziza aimait dire "Nta bwenge bwibuka". Un an après, nous nous souvenons de cet ami et frère avec qui nous avons partagé les premières heures de notre exil.

Nous lui rendons hommage.

www.rwamucyo.com, 05.03.2012

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Allocution de circonstance suite au décès de Nkurunziza Charles

Bruxelles, 05/03/2011: adieux d'un ami à Charles NKURUNZIZA

Il m'a été demandé de témoigner sur ma traversée du Zaïre avec Charles. J'avoue être en face d'une difficulté réelle de trouver des mots ayant la force de décrire notre horrible et mortel voyage. Il n'est pas facile de relater et de louer avec exactitude le courage de celui que j'ai considéré comme un géant de l'humanité. Charles est un symbole de persévérance et de l'amour familial.

Cela dit, le hasard fait les choses. Pour preuve, la destruction du camp historique de Tingi Tingi a eu lieu le 28 février, date correspondant au décès de Nkurunziza Charles. C'était un vendredi, jour d'inhumation de mon compagnon de route.

Charles Nkurunziza a défié toutes les intempéries d'une région forestière, pluvieuse, glissante et jonchée de cadavres des réfugiés. Il a bravé la soif qui contraignait les gens à sucer la sève des arbres, sur un chemin affamé n'offrant comme nourriture que racines et feuilles de végétaux souvent sauvages, Un chemin sans sel ni sucre.

Un chemin de la peur et de la crainte d'être la cible de l’autre. Un chemin de persécution et le long duquel les réfugiés étaient comme des gibiers. C'était un calvaire qui nous conduisait inexorablement vers l'inconnue, vers l'impasse, vers aussi loin que possible dans le but de ne pas donner la chance à l'autre inlassable et très acharné sur ses semblables. Je courrais, courrais, courrais ...Charles courrait, sa femme et sa cadette courraient, ma femme courrait...nous courrions tous. Quand nous courrions ou nous arrêtions pour souffler, l'autre tirait; nous courrions il tirait, nous nous reposions, il tirait ; certains allaient vers lui, il tirait, nous courrions dans tous les sens, l'autre tirait sans répit. Nous courrions comme pour une mission urgente, l'autre tirait sur nous, comme pour nous presser au suicide. Il avait la mission de nous tuer à moins de nous presser. Il était derrière nous et nous devant lui. Nous avions peur et cela l'encourageait à s'acharner sur nous. Nous étions partout comme lui à la différence qu'il s'était rendu maître de notre vie. Charles était là.

Un chemin sans répit, sans sommeil, un chemin de haine et de hantise, un chemin de la déchéance humaine. Un chemin qui inspirait la peur des pieds à la tête, qui pénétrait les os...sans un instant de trembler. Parce que je courrais, nous courrions. On ne peut trembler en courant. Les sportifs ne tremblent pas. Alors je sautais un tronc du bois mort, un homme tombait à la renverse, sa femme aussi tombait et se relever comme un soldat, et ensuite sauter et se relever...et puis courir avec un morceau d'une racine de manioc et un bulbe de colocases ou une feuille de chou à manger le soir ou tout de suite. Sans sel ni piment. Charles était là.

Un très long chemin sans issue connue et sans cachette...car l'autre était partout, comme nous étions partout. Les plus faibles ou les moins chanceux étaient touchés par les balles ou tombaient dans l'embuscade tendue par l'autre. Certains corps étaient dépecés et les organes rangés comme fait un boucher ordonné.

Un chemin sans sépulture pour son bébé, pour sa femme, pour un ami ou simplement pour un être humain. Les réfugiés n'avaient pas de temps. Ils n'avaient qu'à courir.

Un chemin de la mort, surveillé au moment où la communauté internationale ignorait où nous étions. Un avion à la solde de l'autre. Un chemin sans secours, sans entraide, où le bébé pleurait sans émouvoir sa mère, où chacun ne faisait que s'accrocher à la vie en vue de plus tard raconter l'innommable, à savoir tous ces faits traduisant l'absurdité et la méchanceté de l'homme aux seules commandes d'un autre homme vivant sans pitié. Charles a vu cela.

J'ai vu et Charles a peut-être vu un bébé dans le dos d'une mère percée de balles, une mère abandonner son bébé soit pour ne pas mourir avec lui ou parce qu'elle n'avait rien de décent pour le prendre en charge.

Un chemin sans eaux potable où d'aucuns devaient sucer la boue des ornières tracées par les camions des anciens colons. On buvait cette eau verte, habitée de têtards... dans un monde inconnu où nombre de familles étaient décimées pour avoir consommé du manioc toxique.

Un chemin qui nous a dépouillés de tout alors que nous n'avions presque rien, devant payer à manger en offrant nos vêtements.

Un chemin à pied nu, des chaussures mal raccommodées, ou en feuilles de bambous ou de cartons ... pour se déplacer ou reposer un petit moment notre plante des pieds. Nous étions partout attaqués de telle sorte que même le sol que nous foulions ne voulait pas de nous. Après le Zaïre, les autorités du Congo Brazzaville ne voulaient pas de nous. Nous y avons été accueillis par la guerre, cette fois-ci une guerre salvatrice qui a chassé du pouvoir ceux qui voulaient nous achever. Charles en fut témoin.

Le mérite de Charles est qu'il a réussi à résister là où plusieurs de son âge et même les plus jeunes ont succombé comme des mouches en se dirigeant vers l'impasse, l'absurde. Charles s'est montré sportif. Après avoir tant couru, très loin de l'autre, il faisait un pas et encore un pas, dans la douleur, dans l'amertume et dans le chagrin tout en restant prêt à courir. Il a également rassemblé sa famille et il a gagné son pari au prix d'un effort physique appréciable. Là où il est en train de partir, il va rencontrer son fils inopinément décédé à Bangui. C'est lui qui manquait au bercail de ce berger inégalé.

La famille perd donc un compagnon de lutte et cela semble dire que le destin est injuste.

Voilà. Celui qui dort là est un héro...qui a sûrement su pardonner à l'autre...qui tirait sur lui sans l’atteindre. Il a parcouru un chemin surréaliste qui nous a signifié que la force de l’homme est incommensurable.

Je ne peux terminer sans admirer le courage de Madeleine et de ses enfants, qui ont franchi vaillamment les obstacles les plus difficiles pour arriver ici. Madeleine et les enfants ont sauté comme Charles. Ils ont couru. Tout le monde a été brave. A les voir ensemble dans la forêt, on n’aurait pensé sans se tromper, à rien d'autre qu'à un symbole de l'harmonie familiale.

Au revoir Charles !

Christophe Ndangali
Bruxelles 05/03/2011

 


 

 

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