"Accepter de supporter indéfiniment le poids d’un crime qu’on n'a pas commis, porter injustement le qualificatif de « criminel de génocide » sans clamer son innocence est une entorse à la recherche de la vérité"

 
 

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Arnaud Klarsfeld: visite en octobre novembre 1995

 

LE PLUS. Le Rwanda commémore cette année les 20 ans du génocide des Tutsis, qui s'est déroulé d'avril à juillet 1994. L'ONU estime qu'environ 800.000 Rwandais ont perdu la vie durant ces trois mois. Arno Klarsfeld s'est rendu l'année suivante dans le pays, en octobre et novembre 1995. Il raconte.

Édité par Hélène Decommer  Auteur parrainé par Benoît Raphaël

 

Des réfugiés rwandais passent à côté des dizaines de corps de leurs compatriotes, à la frontière est zaïrose, le 18/07/94 (GUYOT/AFP) 

Nous avons quitté Kigali en direction de Butare ce matin à six heures et demie. 

La campagne rwandaise est magnifique. Pays de mille collines, mille collines vertes, d’un vert profond et vif Mille collines boisées sur lesquelles reviennent, accompagnant la route comme un leït motiv des bananiers. Des bananiers sur lesquels je ne distingue aucune banane. Cette route est la seule vraie route du pays. Elle traverse les mille collines. Ces mille collines si vertes si fraîches.

On a l’impression que tout le Rwanda défile sur les bords de cette route. On croise des gnous, des hommes et des femmes noircis par le soleil et par le malheur. Et puis des enfants, des centaines d’enfants, des milliers d’enfants qui nous saluent de la main tandis le minibus passe à leur hauteur. 

Dès l'ouverture des portes, l'odeur a bondi sur nous 

Au bout de deux heures nous quittons l’asphalte pour la terre d’un chemin chaotique. Un chemin rouge d’argile. Un chemin qui à travers bosses, heurts et chaos nous aspire vers l’odeur. Sur ce chemin les arbres ne sont plus verts mais ocres comme si les racines avaient communiqué entre elles, comme si les arbres du chemin savaient alors que ceux de la grande route faisaient encore semblant d’ignorer...

Une demi-heure et nous nous arrêtons devant une église rouge de briques. Oui tout est rouge à Butare, la terre, les arbres, les feuilles, l’église et jusqu’à la lumière qui traverse les vitraux brisés. 

Je porte ma main devant les yeux pour ne pas être ébloui. Autour de moi cela fait près de dix minutes que les conversations se sont tues. Comme si nous étions déjà prêts à nous recueillir.

La porte du bus s’ouvre automatiquement. On se lève de nos sièges un peu gênés. On descend et tout de suite cette odeur bondit sur nous. Un représentant de la municipalité nous accueille. Lui ne sent plus rien, il nous parle mais personne n’écoute, même ceux qui prennent des notes. 

Un corps, un bâton 

On nous dirige bientôt vers un gigantesque trou creusé dans cette terre rouge d’argile. Près de l’église un groupe de petites filles nous regarde... Des petites filles dont la place aurait dû être dans le trou... Des sourires qui auraient dû être dans ce trou... Et cette odeur....

Et quand on regarde dans cette fosse béante en retenant sa respiration pour ne pas défaillir, on aperçoit des corps, des milliers de corps, des bouts de corps, des bras, des jambes, des crânes, des troncs... tout cela à demi-décomposé... On devine un visage ici, dans ce trou de la mort... Ce qu’on voit là devait être un bébé... On essaye de distinguer si "ça" c’est un homme ou une femme... 

Et puis on respire parce qu’on ne peut pas rester indéfiniment sans respirer et aussitôt l’odeur s’engouffre en nous... Cette pestilence infâme qui provient de ce qui autrefois était des hommes, des femmes et des enfants nous envahit.

Autour de la fosse un homme compte les morts, pour chaque mort, un coup de crayon, pour chaque mort, un bâton. Je regarde derrière son épaule. Dès qu’il y a dix bâtons verticaux, il trace un bâton horizontal et il recommence. Mais pour ceux qui les ont aimés ces bâtons ne sont pas des bâtons, ce sont des pères, des mères, des frères, des sœurs, des fils et des filles... 

Et je me souviens de mon père qui lui aussi avait compté les morts et les avait extrait de l’anonymat en leur rendant leurs noms, leurs identité, leurs parcours et pour les enfants leurs visages dans un livre. Pour qu’ils ne soient pas simplement des objets de l’histoire mais des sujets de l’histoire.

Que la France ouvre ses archives diplomatiques et militaires 

Dans ce terrible, cauchemardesque génocide, je ne peux pas dire quelles ont été les responsabilités de la France, certainement pas celles d’une participation active quelconque, mais je sais une chose : il faudrait que les autorités décident de publier à la fois les archives diplomatiques et militaires de l’époque car c’est la seule manière de savoir.

On le doit à tous ces "bâtons", à tous ces enfants découpés parfois vivants devant leurs parents. Et on le doit aussi à notre pays

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1186390-rwanda-octobre-1995-j-ai-vu-des-milliers-de-corps-dans-une-fosse-incapable-de-respirer.html

 

 


 

 

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