"Accepter de supporter indéfiniment le poids d’un crime qu’on n'a pas commis, porter injustement le qualificatif de « criminel de génocide » sans clamer son innocence est une entorse à la recherche de la vérité"

 
 

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Conquérir le pouvoir est une vertu pour les uns, lutter pour le pouvoir n'est pas dans la nature des autres.

 

Conquête du pouvoir

Kurwanira ingoma ni umuco wa Gitutsi. Guharanira ubututegetsi ntibiba muri kamere ya Gahutu… (Emission du 04 novembre 2020 de « Radio Inkingi »

Les propos de vos invités – Sylvestre Nsengiyumva et Evariste Nsabimana – dans l’émission du 4 novembre de la radio « Inkingi » ont suscité en moi des sentiments partagés.

Ma première réaction fut de dire : « Bravo » pour cette façon percutante de soulever à la place publique et sans fioritures de style, des questions que d’autres (vraisemblablement nombreux) murmurent sous le couvert sécurisant des discussions mondaines.

Mais très vite on se rend compte que les deux orateurs nous engagent dans l’univers diaphane de la Prédestination. Et c’est là, franchement, que j’éprouve un gros problème.

Sylvestre – qui nous a déjà habitué à son style iconoclaste d’aborder des sujets brûlants (lequel style, personnellement, ne m’offusque pas) - n’y va pas par quatre chemins pour stigmatiser ce qu’il appelle « le rapport au pouvoir » de deux des trois composantes communautaires du peuple rwandais, à savoir les communautés hutu et tutsi. Selon lui, dans leur rapport au pouvoir, cette dernière est pourvue d’une nature proactive alors que la première, et c’est le moins qu’on puisse dire, se caractérise par la passivité. Evariste, lui, adopte une perspective plus historique pour constater que l’on compare deux concepts incomparables : Si le Tutsi peut remonter ses origines jusqu’à Gatutsi et ainsi justifier sa réalité existentielle per se, le Hutu, lui, n’a pas cet avantage car son identité n’a émergé que dans le miroir du Tutsi. Miroir de subordination, il faut souligner.

Nous voilà, pour les deux, placés devant deux morphogènes, le Tutsi et le Hutu, qui ont évolué dans deux univers parallèles et qui pour l’essentiel sont restés immuables à travers le temps. Du moins en ce qui concerne leur « relation au pouvoir ».

Si mon interprétation de leurs propos est bonne, ces thèses sont des globalisations qui ne reflètent pas les faits qu’on observe dans la réalité. Tout au plus elles se focalisent sur une seule facette d’une réalité qui en comptent plusieurs.

L’approche sociologique de Sylvestre

Oui ou non, dans leur « rapport au pouvoir », les Hutus sont-ils plutôt pusillanimes alors que les Tutsis seraient plus portés vers la domination?

Ce n’est pas la première fois qu’on assiste à des globalisations du genre qui partent de l’observation quotidienne. Le problème, c’est que, avec ce genre d’observations, on peut justifier une chose et son contraire. Le frontière entre l’anecdotique et le factuel, entre le factuel et le général, demeure très floue. Nous sommes dans l’univers des clichés qui ne s’appuient ni sur des études scientifiques ni sur des données statistiques. Nous tous, nous contribuons, plus ou moins volontiers, à répandre ces clichés. Souvent nous le faisons avec sourire, amusement et dérision… C’est pourquoi il faut savoir les traiter avec la légèreté qui leur sied. Dans le discours de Sylvestre, cependant, on ne sait pas si on est dans le sarcasme ou dans le cynisme.

Il est concevable qu’un groupe communautaire en situation minoritaire pour ne pas dire insulaire puisse en arriver à élaborer, dans l’océan qui l’entoure, d’abord des réflexes de survie et de coexistence, ensuite des stratégies existentielles de concurrence, de conquête-annexion et, pourquoi pas de domination. On peut même concevoir que ces stratégies puissent conduire à des traits génétiques particuliers à ce groupe dans la mesure où la science moderne permet d’affirmer que l’écologie a son rôle à jouer dans les mutations génétiques. Mais cela ne justifie pas le déterminisme historique que Sylvestre veut imprimer à la société rwandaise. Depuis Hegel, on sait que la dialectique est un concept philosophique qui imprègne toute la matière animée. Pourquoi le Rwanda serait-il une exception? Pourquoi les composantes de la société rwandaise, à savoir les catégories socio-ethniques Hutu, Tutsi, Twa seraient -elles frappées de statisme? Pourquoi leur dénier l’interaction endogène et l’influence des facteurs exogènes? La Révolution de 1959 n’est-elle pas l’illustration de ce fait que l’évolution interne, sous l’action des facteurs externes agissant comme catalyseur, peut conduire à une situation nouvelle? Le Burundi qui nous été cité en exemple illustratif de la passivité endémique des Hutus offre plutôt une lecture différente: comme au Rwanda, une évolution socio-politique séculaire a conduit à une situation où les Hutus sont devenus le symbole des opprimés et ont subi un génocide visant à perpétrer la domination des Tutsis. Mais dans un contexte complètement diffèrent de celui du Rwanda, l’initiative est passée dans le camp des Hutus depuis 1993.

Oui, il faut reconnaitre avec Sylvestre que la culture est dans le champ actif de la classe dominante. Celle-ci en est la principale consommatrice et de ce fait, en est l’ordonnatrice. Elle en détermine les formats de production. Mais, il est aussi vrai que la culture, au fur et à mesure de sa création, est versée dans le patrimoine national. Dans cette optique, parler de « culture tutsi » procède d’un biais idéologique. Il existe une culture rwandaise dans laquelle, la grande majorité de Rwandais se reconnaissent. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer ce qui se passe, au quotidien, dans les célébrations sociales entourant les principaux évènements de la vie (naissance, mariage, mort) aussi bien au Rwanda que dans la diaspora. Autre chose est la création artistique. Celle-ci obéit à une autre logique dont le talent individuel est un facteur majeur. L’affiliation ethnique n’y joue pas, à mon sens, directement un rôle prépondérant, Si l’on s’en tient au seul exemple cité par Sylvestre, à savoir la musique, il est difficile de lui donner raison, Nous avons des artefacts créés par le génie populaire auxquels on ne peut pas coller le qualificatif de Tutsi, quand bien même ils ont été produits pour la glorification des dirigeants. Parmi nos artistes les plus connus, si Sebatunzi Joseph a chanté Ruganzu et Rubanzabigwi, il a aussi chanté Rukara et surtout il nous a laissé Nyirabisabo. Si Rwishyura Appolinaire a chanté Rwanyonga, il a aussi créé Nyirakaranena

L’approche historique d’Evariste

Dans son intervention, Evariste s’inscrit résolument dans une lecture « kagaméenne » de l’Histoire du Rwanda qui, il faut le dire, est la plus enracinée dans la culture historique générale des Rwandais. Ce qu’on ne comprend pas, c’est pourquoi, il refuse à Gahutu, l’affiliation à Gihanga. Est-ce parce qu’il adhère à la thèse de Jean de Dieu Nsanzabera (qu’il cite, par ailleurs) qui, lui, pousse la précision historique, jusqu’à fixer l’institutionnalisation des catégories sociales, Hutu, Tutsi, Twa sous le règne de Cyirima Rugwe? Celui-ci aurait émis, un beau jour de 1345, un « édit royal » mettant en place les catégories sociales (Ibyiciro by’ubudehe) Abahutu, Abatutsi, Abatwa – en leur assignant des fonctions spécifiques dans son royaume. Est-ce que ce serait de cette répartition que découle le sort fatidique de « ubucakara » qui emprisonne mentalement les Bahutu, jusqu’à date? Pourtant Nsanzabera, lui, voit dans cette institutionnalisation, un cadre d’émulation (ihiganiro) ayant pour ambition d’aspirer les autres catégories, vers la catégorie supérieure, c’est-à-dire celle des Tutsis. Et c’est ainsi que, selon cet éminent spécialiste, sous Kigeli Rwabugali, les 3/4 des Rwandais étaient devenus des Tutsis….

La trame de l’histoire rwandaise dont la grande majorité d’entre nous, sommes redevables, a été tracée par Mgr Alexis Kagame dans son livre d’Inganji Karinga publié en 1943 et puis peaufinée de plus de détails dans ses deux Abrégés de 1972. Et pourtant, depuis lors, l’historiographie rwandaise a fait bien de progrès que nous devons à des chercheurs bien au faîte des méthodes de la recherche scientifique. Je pense, notamment, aux historiens rwandais du Laboratoire des Traditions Orales du Département d’Histoire de l’UNR comme Jean-Népomuscène Nkurikiyimfura. Emmanuel Ntezimana, Ferdinand Nahimana, Antoine Nyagahene, Jean_Gualbert Rumiya, Innocent Nsengiyumva (pour ne citer que le peu dont je connais, de près ou de loin, les travaux). Sur le plan qualitatif, leur apport est qu’il faut lire l’histoire rwandaise de la tradition orale (l’« Ecole kagaméenne ») avec un esprit critique. Elle comporte bien de récits mythologiques qu’il faut pouvoir décanter pour en extraire l’essence historique. Au-delà de leur valeur littéraire intrinsèque, on ne va pas lire l’Iliade et l’Odyssée de Homère pour y chercher des vérités historiques.

Pour en revenir à notre triptyque Hutu Tutsi Twa, le premier dépoussiérage qu’il faut faire, c’est sur leur genèse. Evariste effleure cet aspect de la problématique quand il mentionne des expressions de notre parler ordinaire (du moins jusqu’il n’y a pas longtemps) : umuhutu wa … Cela incite à penser qu’au départ, les termes hutu, tutsi, twa étaient des vocables du lexique vernaculaire du Rwanda (ou de ce qui allait devenir le Rwanda) et faisaient vraisemblablement référence aux spécifications occupationnelles au sein de la société. A cela il convient d’ajouter tout de suite que ces mots appartenaient à un champ sémantique géographiquement beaucoup plus large que le Rwanda contemporain et comprenant toute la région interlacustre. A l’intérieur de cette région les mouvements migratoires devaient être monnaie courante avec pour seules frontières, les frontières écologiques. C’est pourquoi l’on doit s’attendre à trouver ces catégories identitaires dans les régions limitrophes des pays voisins.  Par la suite, ces déterminants sociaux ont évolué pour atteindre la forme de catégories socio-ethniques que nous leur connaissons aujourd’hui et que nous avons tort de considérer comme figées dans l’histoire.

Dans le même esprit (critique), il faut analyser l’instauration progressive sur l’aire géographique rwandaise du royaume Nyiginya. L’instauration du royaume central Nyiginya, partout où ce dernier a réussi à s’imposer, s’est faite au détriment des royaumes claniques et supraclaniques qui lui préexistaient. Ce faisant, il remplaçait progressivement (ou brutalement) le pouvoir clanique (il serait plus juste de dire lignager) par le pouvoir politique. Plus exactement, le mwami munyiginya remplaçait le mwami « autochtone » par une autorité politique à son entière dévotion. C’est comme ça que s’est opérée la déstructuration des royaumes claniques et leur disparition. Le dépoussiérage qu’il faut réaliser, ici, est celui du mythe des armées tutsi nyiginya qui, de victoire en victoire, ont soumis au joug de la domination, les royaumes hutus, en tuant (et en soumettant au rituel du castrage), leurs bami. Peut-être que, au départ, comme le suggère l’historien Nkurikiyimfura, ces armées invincibles tutsi n’étaient que de groupes corporatifs de gardiens de sécurité (donc des vulgaires bergers) pour les troupeaux de vaches, qui se mettaient ensemble pour mieux protéger leurs vaches contre les bêtes sauvages et les razzieurs. Ils n’avaient aucune supériorité technologique qui leur aurait permis de s’imposer militairement.Tout au plus ils étaient plus organisés et plus expérimentés (car c’était leur unique métier) et l’ampleur de leurs troupeaux les poussait à chercher agressivement des pâturages de plus en plus loin de leurs domaines. Ce modèle de colonisation osmotique se défend aussi bien que celui des conquêtes armées et les deux auraient pu bien coexister. Toujours est-il que sous Cyirima Rujugira, ces milices étaient devenues des structures armées permanentes et, sous Kigeli Rwabugili, de redoutables armées à vocation impérialiste.

Vue sous cet angle de répudiation des structures claniques, l’instauration du royaume Tutsi-Nyiginya est assurément une étape progressiste de l’évolution des institutions rwandaises. Et c’est dans ce cadre qu.il faut questionner la solution préconisée par Evariste, à savoir celle du retour aux clans et aux lignages. Certes, la question identitaire est une question de la plus grande importance dont il convient de se préoccuper au-delà des clivages ethniques. Mais il faut faire preuve de réalisme et reconnaitre que les clans sont des structures anachroniques que l’Histoire, dans son inexorable mouvement, est en train jeter aux calendes grecques. Déjà sous le régime de la monarchie nyiginya, les clans avaient grandement perdu de leur influence car le chef du lignage ne pouvait résoudre aucun contentieux puisque ce rôle lui avait été repris par le chef politique nommé par le mwami. En d’autres mots, les clans perdaient de plus en plus de leur caractère fonctionnel. Mais ils en gardaient encore un tout petit peu dans la mesure où, par exemple, un voyageur pouvait se prévaloir de son affiliation clanique pour obtenir gite et pitance. Ces fonctions sont désormais assurées par d’autres structures d’un gouvernement moderne. Conséquence : c’est rare qu’on puisse trouver dans le Rwanda du 21e siècle un jeune adulte capable de remonter son arbre généalogique jusqu’à la 4ième génération.  Par contre les ethnies restent, elles, vivaces. Elles le sont parce qu’elles sont encore pleinement fonctionnelles. L’appartenance à telle ou telle ethnie peut valoir un ticket à une vie décente ou, au contraire, à une vie de galère selon que vous appartenez à la bonne ou à la mauvaise ethnie…Dernièrement, une chaine TV Youtube nous apprenait que si vous aspirez être Général au sein des RDF, il vaut mieux être Tutsi.

Il est difficile d’imaginer avec réalisme un projet politique qui pourrait raviver les clans.

Convergence des deux discours

On aurait pu donner raison aux discours des deux intervenants s’ils avaient fait un effort pour mieux circonscrire et nommer clairement le protagoniste principal de cette « relation au pouvoir » qu’Evariste appelle « relation à l’Ingoma ». Ce n’est pas l’ethnie Tutsi dans sa globalité, comme on serait enclin à le croire si on ne va pas au-delà de la terminologie utilisée. Ce sont des groupes familiaux (lignages) qui ont monopolisé le pouvoir à la tête du royaume du Rwanda pendant quatre siècles. Dans la mesure où le pouvoir suprême était détenu par le binôme « Roi – Reine Mère », c’est, statistiquement, le binôme « Nyiginya – Ega » (ou plus exactement quelques lignages formant ce binôme) qui a le plus présidé aux destinées du Rwanda depuis ses premiers débuts au 16e siècle jusqu’au renversement de la monarchie, en 1961. Mais même à l’intérieur de ces deux clans, ce sont des groupes familiaux très restreints (des lignages et des sous-lignages) qui exerçaient ce privilège. Ce sont eux qui ont enclenché le processus de différenciation identitaire Hutu Tutsi Twa lequel a abouti à la forme cristallisée des classes socio-ethniques que nous connaissons aujourd’hui. Ce sont eux qui ont patiemment bâti l’édifice idéologique de domination qui s’appuyait sur quelques piliers, notamment : Ibitetekerezo, Ubwiru, Karinga, Ubucurabwenge, Ubusizi… La « relation au pouvoir »; l’art de gouverner; l’impérialisme; le concept d’ubutabazi (ubucengeli) ; les castes sociales; … tous ces aspects qui furent à l’origine de -ou qui ont été évoqués par- ce débat, ne sont que certaines des manifestations de cette idéologie.

En conclusion, peut-on trouver une formule pour qualifier le plus correctement possible cette superstructure idéologique qui semble avoir atteint sa quintessence sous Rwabugili et dont les fantômes nous tiennent encore en étau jusqu’aujourd’hui? Certains historiens ont utilisé le qualificatif nyiginya (ou plus exactement sindi-nyiginya). Ce serait faire de l’amalgame clanique car l’état actuel de nos connaissances permet de constater que les trois catégories ethniques sont présentes dans tous les clans. Mais surtout ce serait occulter le caractère binaire nyiginya – ega de l’oligarchie au bénéfice de laquelle cette superstructure idéologique a été édifiée. Et si on veut faire le lien avec la période contemporaine, force est de constater que cette superstructure peut même devenir supra-clanique. Pourrions-nous nous convenir de la qualifier d’« idéologie Karinga (Ingengabitekerezo ya Karinga) »C’est elle que l’UNAR avait tenté de maquiller par une terminologie pseudo-progressiste dans la période pré-indépendance. Et apparemment, c’est elle qui sert de boussole au régime instauré dans la foulée du génocide de 1994.

Max Segasayo, Nov. 2020

 


 

 

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